La France en flammes : est-ce notre 1968 ?

Des témoins oculaires ont déclaré : « Des policiers armés ont attaqué les manifestations précédentes, utilisant des matraques et des gaz lacrymogènes et procédant à de nombreuses arrestations.
« Les étudiants avaient commencé à riposter en lançant des pavés sur la police et en construisant des barrières improvisées avec des feux de signalisation et des grilles métalliques. »
Cela pourrait décrire la résistance qui s’est répandue à travers la France ces dernières semaines – mais c’est en réalité Paris en 1968.
Les soulèvements de ce mois-ci en France font écho à ceux de mai 1968 : les étudiants descendent dans la rue pour exiger davantage de leur éducation, inciter les travailleurs à les rejoindre et commencer à formuler des revendications politiques.
Le soulèvement étudiant de 1968 s’est transformé en la plus grande grève générale de l’histoire de France. Dix millions de travailleurs ont paralysé le pays pendant deux semaines, obligeant le président à fuir.
Il a établi la norme en matière de bouleversement révolutionnaire pour une génération. Et créé de nouvelles ouvertures pour la gauche française.
Mais il existe des différences essentielles entre hier et aujourd’hui.
Le premier soulèvement s'est produit lors du boom économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, salué par les dirigeants français sous le nom de Trente Glorieuses. Le capitalisme s’est reconstruit, l’emploi a augmenté et la classe ouvrière a pu récolter les bénéfices d’un État-providence en expansion.
Entre 1950 et 1975, les salaires des ouvriers français ont augmenté de 170 pour cent. Mais pour la plupart des gens, cette période n’a pas été « glorieuse ».
La France, comme la Grande-Bretagne, était dans une période de déclin relatif dans les années 1960. Le gouvernement a tenté de rester rentable en interdisant les syndicats dans les usines et en introduisant une législation d'urgence et un maintien de l'ordre brutal pour briser les grèves.
Le salaire minimum a été maintenu à un niveau bas pour les jeunes travailleurs.
Jusqu'en 1966, les femmes n'étaient pas autorisées à ouvrir des comptes bancaires sans l'approbation des hommes. Le droit à l'avortement sur demande n'a été obtenu qu'en 1975.
À l’étranger, l’État français a commis des atrocités lors de ses guerres coloniales au Vietnam et en Algérie.
Mai 1968 a été un revers majeur pour les dirigeants français, mais au cours des dernières décennies, le néolibéralisme a permis à la classe dirigeante du monde entier de réaffirmer son pouvoir. Nous avons enduré trente années tragiques.
Nous avons souffert des décennies d’insécurité économique, de chômage et de menace croissante de guerre. Le néolibéralisme a organisé le capitalisme autour de la privatisation et du libre marché. Le niveau de vie a été réduit.
Les tendances à l’accumulation et à la concurrence sont visibles dans les guerres qui déchirent le Moyen-Orient, alors que les acteurs mondiaux cherchent à contrôler les ressources et l’influence clés.
Une autre illustration est le krach de 2008-09. En France, cela a suscité des protestations, avec environ trois millions de personnes en mars 2009 pour protester contre l'impact.
Depuis que le krach a mis l’économie mondiale à genoux, les ondes de choc répétées – qu’elles soient dues au Covid-19 ou à la guerre russo-ukrainienne – ont rendu l’économie mondiale instable. Il faut maîtriser un marché incontrôlable. La gestion des crises est devenue une politique permanente. Cela a contraint les États à s’éloigner du néolibéralisme.
Mais une austérité mordante demeure. Les manifestations en France ont lieu dans le contexte d'une proposition de coupes budgétaires de 46 milliards de livres sterling.
La colère, la désillusion et l’aliénation sont des caractéristiques de la société.
En France, cela s'est traduit par des protestations quasi annuelles. En 2006, les efforts visant à forcer les jeunes à travailler en les privant de leurs droits ont déclenché une riposte et ont été vaincus en deux mois.
Le krach financier a fait descendre trois millions de travailleurs dans la rue début 2009.


Les manifestations militantes des Gilets jaunes ont contraint le gouvernement à reculer à plusieurs reprises depuis 2018 malgré l’immense répression de la police et de l’État.
L’année 2023 a été marquée par des manifestations massives contre le racisme institutionnel et la brutalité de la police française après la fusillade mortelle de Nahel Merzouk, 17 ans.
La même année, la décision de repousser l’âge de la retraite de 62 à 64 ans a entraîné une énorme réaction avec des millions de personnes en grève.
Les masses ont ébranlé l’État à maintes reprises. L'année dernière, le Premier ministre français Sébastien Lecornu a démissionné après seulement 27 jours de mandat.
Il est le troisième Premier ministre à démissionner depuis que le président Emmanuel Macron a convoqué des élections anticipées à l'été 2024. Lecornu a été réintégré au poste de Premier ministre, mais uniquement parce que le gouvernement Macron n'a plus personne pour occuper ce poste.
Le gouvernement Macron est profondément divisé et l’État ne parvient pas à faire une concession suffisamment importante pour apaiser la colère.
C’est pourquoi la brutalité de la police a été si extrême : le gouvernement n’a plus que la force brutale.
Mais des dizaines de milliers de personnes ont été incitées à soutenir les étudiants en raison de la méchanceté de la police.
Les parents, les enseignants et les travailleurs ne peuvent pas rester les bras croisés alors que les adolescents perdent leurs dents, leurs yeux et leurs mains à cause de la violence soutenue par le gouvernement.
En 1968, les fédérations syndicales furent contraintes, sous la pression de la base, de se prononcer en faveur des étudiants. Cela a transformé les objectifs des manifestants.
Les revendications étudiantes se sont transformées en revendications ouvrières et vice versa. La libération des femmes, la lutte contre la guerre et les droits des travailleurs en faisaient partie. Aujourd’hui aussi, des dizaines de milliers de personnes généralisent l’éducation à des questions politiques plus larges et établissent des liens avec le système capitaliste.
Une différence essentielle aujourd’hui réside dans la classe sociale des étudiants qui mènent les manifestations.
En 1968, les manifestations étudiantes se sont concentrées sur la Sorbonne, une université prestigieuse peuplée d'enfants de professionnels et d'élites.
Ce mois-ci, des adolescents noirs et des étudiants issus de l'immigration, vivant dans les quartiers populaires de Paris, ont fait irruption dans les rues.
Ils ont été rejoints par des centaines d’étudiants plus aisés. Ils ont déclaré à Socialist Worker la semaine dernière qu'ils manifestaient « par solidarité. De nombreux lycées ont des conditions dix fois pires qu'ici ».
Cela centre les questions de classe qui sont désormais au cœur du soulèvement.
Une grande partie du succès de 1968 réside dans la manière dont les syndicats ont réussi à mobiliser des millions de travailleurs. Les trains, les bus et les services postaux ont tous été arrêtés, les banques ont été fermées, les hôpitaux, les musées et les chaînes de télévision ont été à l'arrêt et il y a eu une grave pénurie d'essence.
Les travailleurs s'identifiaient au Parti communiste et aux sociaux-démocrates. La trahison du mouvement de grève a révélé les faiblesses des partis socialistes qui s'appuient uniquement sur les élections plutôt que sur l'organisation révolutionnaire.
Une autre différence aujourd’hui est la menace du fascisme.
En 1968, de nombreux travailleurs se souvenaient de la libération du nazisme. Le racisme a entaché la société, mais l'opposition au racisme n'était pas au cœur de la lutte des étudiants ou des travailleurs.
La semaine dernière, Mathieu, un socialiste à Paris, a déclaré à Socialist Worker que les manifestations étaient « contre les coupes budgétaires et Emmanuel Macron, contre Marine Le Pen et le fascisme – et pour la Palestine ».
La menace fasciste du RN de remporter les élections présidentielles prévues en avril 2027 est réelle.
Le parti d’extrême droite fait des boucs émissaires les musulmans et les migrants. Cela menace de priver les migrants de leurs droits humains fondamentaux et de leur refuser l’aide sociale et le logement.
Cette tendance est alimentée par un mouvement de rue, avec des milliers de fascistes défilant et attaquant des politiciens de gauche et des migrants.


Aujourd’hui, l’antiracisme et l’antifascisme sont au cœur des protestations. Lorsque les manifestations ont été déclenchées par des adolescents noirs dans les quartiers pauvres de Paris, l'extrême droite s'en est emparée pour qualifier les manifestations d'« envahisseurs ».
Mais très vite, des milliers d’antiracistes se sont mobilisés pour les soutenir. Les cris de « Nous sommes tous antifascistes » ont envahi les rues.
Une génération a été transformée par l’anti-impérialisme et le génocide à Gaza.
Une autre menace qui ne peut être évitée aujourd’hui est le désastre écologique. Durant l'été, plus de 120 000 hectares ont brûlé en France. Le premier « nuage d'orage » du pays a répandu une fumée toxique qui a laissé la ville de Limoges, située à 200 km de là, couverte de poussière et de smog.
En septembre, plus de 260 manifestations ont eu lieu simultanément pour exiger un plan national d’action climatique.
Les manifestations représentent une rupture avec la politique dominante et avec l’idée selon laquelle le vote est le seul mécanisme de changement politique.
Un grand nombre de personnes sont attirées par Jean-Luc Mélenchon, le leader de la gauche LFI. Cela représente une rupture avec le courant dominant. Depuis des années, Mélenchon est mis au ban de la gauche, de la droite et du centre.
Il est désormais important qu’un candidat de gauche à la présidentielle soit perçu comme se tenant aux côtés des manifestants et les défendant contre les accusations de violence.
Le danger est que la logique du système tente de canaliser la colère dans la rue uniquement vers la politique électorale.
Ce radicalisme et le potentiel d’activisme constituent les similitudes les plus frappantes entre aujourd’hui et 1968.
Comme en 1968, des dizaines de milliers de personnes reconnaissent que le pouvoir de changer le système réside dans la rue et est entre leurs mains. Le mouvement a le potentiel d'être encore plus militant qu'il ne l'était en 1968. Les gens ne sont plus disposés à supporter la politique comme d'habitude – et ils savent qu'ils sont les seuls à pouvoir la changer.
