L’anticolonialisme fortement réinventé pour aujourd’hui

Le nouveau film du réalisateur français François Ozon fait entrer le roman d'Albert Camus L'Étranger dans le 21e siècle.
Benjamin Voisin incarne le personnage principal, Meursault, dans le rôle du parfait vide sans cœur. Il apprend que sa mère est décédée et hausse à peine les épaules. Pas tout à fait stoïque, juste éteint. Qui aurait cru que l’indifférence pouvait être représentée avec autant de profondeur ?
Se déroulant toujours en Algérie sous l'Empire français, le film accentue la pourriture coloniale du roman à travers une lentille contemporaine.
Dans l'original de Camus de 1942, l'homme assassiné est simplement « l'Arabe » et sa sœur une non-entité totale.
Ici, ils deviennent Moussa et Djemila, des Algériens maltraités et exploités dotés de noms et d'un aperçu de l'humanité.
Un dialogue pointu entre les personnages Djemila et Marie sur l'injustice raciale atterrit comme une gifle.
Meursault continue son chemin, allègrement inconscient, en discutant avec une travailleuse du sexe, en haussant les épaules au mariage, en regardant son voisin battre son chien et son compagnon battre sa petite amie.
Meursault a le privilège de s'en moquer — jusqu'à la plage. Ici, il tire sur Moussa « à cause du soleil », sachant qu'un Blanc pourrait s'en tirer sans problème.
Le droit raciste est déguisé en fantaisie existentielle. Le film d'Ozon est visuellement époustouflant et dégage de la chaleur.
Il expose le sectarisme désinvolte du livre tout en l'adoucissant. L'exécution de Meursault par un système raciste est absurde dans la mesure où la justice coloniale se pendait rarement et sa pose finale de martyr est involontairement comique. L’homme blanc aliéné est transformé en héros tragique.
C’est là que le parallèle moderne mord le plus durement. Le détachement effrayant de Meursault est à l’image de la manosphère d’aujourd’hui. Indifférents à la violence, ayant droit, flottant au-dessus des conséquences jusqu'à ce que le système qu'ils servent se retourne contre eux.
Ozon montre comment le capitalisme engendre ce désert émotionnel de colons atomisés et d'indigènes brutalisés tout en les utilisant comme accessoires.
Aigu et discrètement furieux, le film capture brillamment l’aliénation mais tire son épingle du jeu sur la fureur collective.
C’est une critique coloniale dévastatrice qui vous laisse juste un peu excité.
